
Chapitre 1
Ce guide pratique pour l’accompagnement des entrepreneuses et entrepreneurs handicapés est né d’un constat partagé au fil des groupes de discussion : les parcours entrepreneuriaux sont encore largement construits selon un modèle unique, standardisé et intensif, qui ne prend pas en compte la diversité des réalités vécues, des rythmes et des besoins.
Les participantes et participants que nous avons rencontrés ont décrit un système exigeant une suradaptation constante, imposant une charge mentale et émotionnelle importante et fragmentant les services d’accompagnement au point de rendre difficile un soutien cohérent et continu.
Pourtant, malgré ces obstacles structurels, psychosociaux et organisationnels, l’entrepreneuriat représente pour beaucoup d’entre ces personnes un véritable levier d’autonomie économique, de reconnaissance sociale, d’estime de soi et de participation citoyenne, à condition qu’il soit soutenu par des environnements accessibles, souples et bienveillants.
Ce guide vise à combler ce fossé en proposant aux professionnelles et professionnels de l’accompagnement des repères, des outils et des pratiques pour adapter leur posture et leurs méthodes. Il s’appuie à la fois sur les apports de la recherche scientifique et sur les réalités du terrain pour encourager des accompagnements personnalisés, inclusifs et respectueux des trajectoires singulières.
1.1 Objectif du guide
Ce guide a donc pour ambition de soutenir les accompagnatrices et accompagnateurs, les structures d’accompagnement et les conseillères et conseillers dans le développement de pratiques d’accompagnement inclusives, personnalisées et efficaces, en leur offrant à la fois un support de formation, un outil de référence et un levier de transformation organisationnelle.
Il vise à renforcer leur compréhension de la diversité des handicaps (moteurs, sensoriels, cognitifs, psychiques) et de leurs impacts concrets sur les parcours entrepreneuriaux : gestion du handicap et de ses effets au quotidien, gestion de l’énergie, de la communication, de la mobilité, de la charge cognitive ou émotionnelle, etc.
Il propose des repères et des outils concrets pour adapter les rythmes, formats, modalités de suivi, modes de communication, critères d’évaluation et outils numériques, afin de réduire les barrières systémiques et de prévenir l’épuisement.
Le guide encourage également l’intégration d’un soutien psychosocial solide et la construction d’un climat de confiance, reconnu comme un levier majeur de réussite. Enfin, il promeut une approche collaborative, centrée sur l’expérience vécue, où les solutions sont coconstruites avec les personnes concernées plutôt que décidées pour elles.
L’objectif ultime est clair : transformer l’écosystème entrepreneurial en un espace accessible, équitable et durable, où la diversité est reconnue comme une richesse, et où les entrepreneuses et entrepreneurs peuvent développer leur projet sans devoir sans cesse prouver leur légitimité ou se suradapter à un système pensé sans eux.
1.2 Pourquoi un accompagnement adapté est nécessaire
Un accompagnement adapté est essentiel pour garantir l’équité et la réussite des entrepreneuses et entrepreneurs handicapés, dont les ambitions, les compétences et la créativité sont pleinement comparables à celles de toute autre porteuse ou tout autre porteur de projet, parfois même renforcées par des parcours marqués par la résilience, l’ingéniosité et une capacité d’innovation hors norme. Pourtant, les groupes de discussion ont mis en lumière des freins systémiques majeurs : des dispositifs d’accompagnement trop standardisés pour répondre à la diversité des besoins et des rythmes; une offre de services morcelée (formation, financement, soutien psychosocial) qui alourdit la charge mentale; des obstacles matériels, numériques ou communicationnels souvent invisibles aux yeux des actrices et acteurs de l’accompagnement; et une exigence constante de suradaptation qui épuise les ressources émotionnelles.
Ce guide rappelle qu’un accompagnement adapté n’est pas un traitement de faveur, mais une condition de base pour réduire les barrières structurelles, prévenir l’épuisement, soutenir des trajectoires entrepreneuriales viables et valoriser pleinement la richesse des talents. Il s’agit de créer un environnement où les différences ne sont pas gommées, mais reconnues, intégrées et soutenues, pour faire de l’inclusion un moteur d’innovation, et non une contrainte à gérer.
1.3 Définition du handicap (selon la Convention relative aux droits des personnes handicapées et le contexte québécois)
La Convention relative aux droits des personnes handicapées (CDPH) des Nations Unies propose une définition évolutive et sociale du handicap. Plutôt que de le réduire à une déficience individuelle ou médicale, elle le décrit comme le résultat de l’interaction entre des incapacités durables (physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles) et des obstacles environnementaux ou comportementaux qui limitent la participation sociale sur un pied d’égalité.
Article 1 de la CDPH : Par personnes handicapées on entend des personnes qui présentent des incapacités physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles durables dont l'interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à leur pleine et effective participation à la société sur la base de l'égalité avec les autres.
Cette approche repose sur les droits humains : elle considère que le problème n’est pas la personne, mais une société qui n’est pas conçue pour inclure la diversité des capacités humaines.
Au Québec, selon la Loi assurant l’exercice des droits des personnes handicapées, qui reprend l’esprit de la CDPH, une personne handicapée est définie comme toute personne ayant une déficience entraînant une incapacité significative et persistante et qui est sujette à rencontrer des obstacles dans l’accomplissement d’activités courantes.
L’Office des personnes handicapées du Québec (OPHQ) aligne cette définition sur celle de l’Enquête canadienne sur l’incapacité (ECI), insistant sur le fait que le handicap découle autant de la condition de santé que de la présence d’obstacles dans l’environnement.
La loi québécoise reconnaît diverses formes d’incapacité, parmi lesquelles :
les incapacités motrices : atteintes à la mobilité ou à la coordination (amputation partielle, tremblements essentiels ou parkinsoniens, tics moteurs incontrôlables, dystonie, paraplégie, tétraplégie, usage d’un fauteuil roulant);
les incapacités sensorielles : déficiences visuelles, auditives ou d’autres sens (odorat, toucher);
les fonctions organiques altérées : liées à des maladies chroniques ou à des troubles internes;
les troubles de la parole et du langage : difficultés de communication verbale ou d’élocution;
les déficiences intellectuelles : limitations cognitives affectant l’apprentissage, le raisonnement ou la résolution de problèmes;
le trouble du spectre de l’autisme (TSA) : impactant la communication sociale et le comportement;
les troubles mentaux graves : lorsque la condition nuit de façon persistante au fonctionnement quotidien.
Ces incapacités peuvent être visibles ou invisibles, temporaires ou permanentes, et peuvent être d’origine congénitale (présentes dès la naissance) ou acquises (apparues au cours de la vie).
1.4 Quelques chiffres clés sur l’entrepreneuriat et le handicap
La CDPH encourage les États Parties à soutenir l’entrepreneuriat chez les personnes handicapées. L’article 27 recommande la mise en place de mesures concrètes pour favoriser l’activité indépendante, l’esprit d’entreprise, la création de coopératives et le lancement d’entreprises.
En 2022, les données de l’ECI ont révélé que le taux d’incapacité des personnes âgées de 15 ans et plus au Canada était de 27 %, ce qui représentait près de 8 millions de personnes considérées comme ayant au moins une incapacité (ECI 2022).
Le taux d’incapacité était plus élevé chez les femmes (30 %) que chez les hommes (24 %) dans l’ensemble des types d’incapacité, à l’exception des incapacités auditives, des capacités liées à l’apprentissage et des incapacités inconnues (ECI 2022).
Parmi ces près de 8 millions de personnes ayant une incapacité au Canada en 2022, 39 % étaient considérées comme ayant une incapacité légère, 20 % comme ayant une incapacité modérée, 20 % comme ayant une incapacité sévère et 21 % comme ayant une incapacité très sévère (ECI 2022).
Plus de 1 personne de 15 ans et plus sur 10 au Canada avait une incapacité liée à la douleur (17 %), à la flexibilité (11 %), à la mobilité (11 %) et à la santé mentale (10 %) suivis des incapacités visuelles (7 %), auditives (6 %), liées à l’apprentissage (6 %), à la dextérité (5 %) et à la mémoire (5 %) (ECI 2022).
Au Québec, les données de l’ECI de 2017 avaient révélé que :
6,8 % des personnes avec incapacité âgées de 15 ans et plus tiraient un revenu du travail autonome;
les hommes avec incapacité étaient proportionnellement plus nombreux que les femmes à travailler à leur compte (9 % contre 5 %).
Le rapport de l’ECI 2022 mesure un concept pertinent, l’ « aptitude au travail », qui évalue la taille de la population active potentielle dans un marché du travail inclusif et adapté.
Ces chiffres tendent à indiquer un bassin de talents qui pourrait se tourner vers l’entrepreneuriat.
Plus de 741 000 personnes avec incapacité (âgées de 25 à 64 ans) qui n’avaient pas d’emploi étaient considérées comme aptes au travail, ce qui représente 42 % des personnes avec incapacité sans emploi dans ce groupe d’âge;
Chez les jeunes de 15 à 24 ans, plus de 282 000 personnes avec incapacité sans emploi étaient considérées comme aptes au travail.
L’OPHQ a donc lancé un projet visant à encourager le travail autonome et l’entrepreneuriat auprès des personnes handicapées, en continuité avec ses initiatives pour favoriser leur accès à l’emploi.
Le plan PME 2025-20281 du gouvernement du Québec inclut une mesure d’accompagnement adapté visant à enrichir les compétences des entrepreneuses et entrepreneurs et à soutenir la diversité. Cette approche inclusive traduit une volonté claire de mieux outiller l’ensemble des profils entrepreneuriaux, notamment ceux issus de groupes sous-représentés.
1.5 À qui s’adresse ce guide?
Ce guide s’adresse à l’ensemble des actrices et acteurs de l’écosystème entrepreneurial qui, à différents niveaux, accompagnent, financent ou soutiennent des entrepreneuses et entrepreneurs handicapés.
Il concerne aussi bien les accompagnatrices et accompagnateurs, les conseillères et conseillers et/ou les coachs d’affaires au sein d’incubateurs, d’accélérateurs ou d’organismes de développement économique, que les mentores et mentors, formatrices et formateurs et responsables de programmes dans les milieux de l’enseignement supérieur et de l’innovation. Sont également visés les institutions financières et les bailleurs de fonds chargés d’analyser et de financer les projets, ainsi que les organismes publics et communautaires œuvrant pour l’employabilité, l’inclusion et la participation citoyenne, en lien avec leurs partenaires locaux.
Ce guide a pour ambition de fournir à toutes ces personnes des repères clairs et des outils concrets pour construire des parcours entrepreneuriaux réellement accessibles, adaptables et inclusifs. Des parcours où la diversité des situations individuelles n’est plus perçue comme une contrainte à gérer, mais comme une richesse à reconnaître, à soutenir et à valoriser.